Local Wiki : la carte et le territoire

On l’appelle mémoire vivante du quartier, l’Ancien ou les graviers blancs de la place du village. On la trouve dans des scènes des films d’Almodovar, quand des vieux espagnols à la peau burinée par le soleil méditerranéen s’assoient sur la fontaine de la place de la mairie. Elle est l’expérience de vie commune incarnée dans des lieux. La carte et le territoire. A priori, elle reste étrangère à un langage numérique fait de 1 et de 0, ne se déclinant que dans les rides et cicatrices qui parcourent le paysage urbain. Et pourtant, elle a trouvé une forme digitale qui lui ressemble : chaleureuse et en perpétuelle évolution. Présentation d’un wiki pas comme les autres.

A l’origine, il était une envie pressante

L’aventure des Local Wiki a commencé dans la ville de Davis, en Californie. Outre une population composée pour moitié d’étudiants, cette ville a la particularité de bénéficier de 188 jours d’ensoleillement par an, et d’avoir le pourcentage de personnes se rendant au travail à vélo la plus élevé du pays. L’expression laid-back et le bleu du ciel californien auraient très bien pu naitre ici.

C’est aussi sur ce terrain propice que s’est développé une forme alternative de wiki, le Local Wiki. Celui-ci est une plateforme gratuite, ouverte aux modifications sans autres restrictions que les propos à caractère injurieux et dont le code est en open-source.

Le site, lancé en 2004 est rapidement devenu très populaire. Au bout d’un mois il est le 1er site consulté par les résidents de Davis pour obtenir des informations sur leur ville. Comme sur tout wiki, les pages sont modifiables par les visiteurs afin de permettre l’écriture et l’illustration collaboratives des documents numériques qu’il contient. On y trouve des articles fantasques, qui ont contribués à la popularité du site, comme cet article qui détaille les options pour se vider la vessie dans les lieux publics de la ville ou celui sur les meilleures pistes-cyclabes à emprunter en état d’ébriété.

Mais le site ayant une portée locale, c’est aussi l’endroit dédié à la recherche d’un chat perdu, à la comparaison des prix immobiliers par quartier, ou une carte olfactive de la ville, dénichant les meilleurs spots pour humer la douce odeur émanant des fermes alentours.

Le succès du site et sa réplicabilité permise par le code-source ouvert ont contribué au développement des Wiki Locaux un peu partout à travers le monde (on déplore cependant qu’aucun n’ai pour l’instant vu le jour en France : amis citoyens numériques de l’Hexagone, à vos claviers!). 

Un Wikipedia à visage humain

Comme son grand frère Wikipedia, Local Wiki se construit par l’ajout et la confrontation de différentes versions d’un même sujet, et protège son contenu par les Creative Commons, une solution alternative légale aux personnes souhaitant libérer leurs œuvres des droits de propriété intellectuelle.

Cependant, une différence majeure avec Wikipedia réside dans le fait que les éditeurs se connaissent (ce sont des voisins) et qu’ils utilisent leur véritable identité civile plutôt qu’un pseudonyme. Se constitue ainsi une tribu engagée dans un projet à but informatif, gratuit et pensé dans une perspective de long terme. Humaniser les interactions entre les éditeurs et établir un lien de proximité avec les usagers, voilà le projet.

Autre opposition radicale avec Wikipedia, le contenu n’est pas modéré. Il est de ce fait plus libre. Quand les règles qui encadrent la publication sur Wikipedia produisent un contenu au point de vu neutre, à l’ambition universaliste, aux sujets balisés, les Local Wiki opposent une totale liberté tant quant au sujet, qu’à son traitement. Face à un Wikipedia factuel et impersonnel, ici, c’est la subjectivité qui est porteuse de vérité. C’est dans la perception de la ville par les acteurs et dans leurs récits qu’il est possible d’approcher une vérité de la ville.

Le savoir est alors d’abord une connaissance partagée et en ce sens, les Local Wiki sont des wiki plus humains qui opposent à la rigidité de Wikipedia (jetez un œil au nombre de références nécessaires pour publier un article sur un footballeur par exemple) une autre forme d’autorité, celle de la confiance dans le regard de l’humain et dans sa capacité à exprimer une vision.

Finalement, où réside le savoir ? Dans l’expérience humaine ou bien dans l’agrégation de contenus par des robots ? Qui croire ? Le grenier des grands-parents ou la multiplication des liens hypertextes renvoyant à la même info ?

S’approprier l’Open Data

Local Wiki est également une des expériences les plus intéressante en matière d’utilisation des données produites par les collectivités locales. Le Local Wiki de la ville  d’Oakland a par exemple organisé une journée de l’Open Data dont le point d’orgue était un editathon (lisez « un marathon de l’édition d’articles sur le Wiki » en bon français). L’objet du travail portait sur les discussions du conseil municipal et a abouti à la mise en ligne d’un nombre important d’informations cruciales qu’il n’était auparavant pas possible de trouver sur Internet, comme la liste des anciens membres du conseil municipal, un répertoire des accès aux ordinateurs publics de la ville, des indications pour trouver les ressources nécessaires à la recherche d’emplois, à l’accès aux bibliothèques, etc

Cet editathon s’est tenu dans la bibliothèque publique de la ville d’Oakland et avait aussi pour objectif de rendre numérique une information jusque là analogue. Des historiens sont venus partager leurs recherches et des habitants ancestraux leurs souvenirs attachés à la ville.

Organiser la mémoire collective sur Internet

C’est un autre versant du projet, non moins intéressant : avec les Local Wiki, c’est bien de la conservation d’une expérience de la vie commune qu’il est question. A l’heure actuelle, où se situe la mémoire d’une communauté sur Internet ? Peut-être dans des groupes Facebook où l’info est amassée et discutée sans système de classification ou sur des pages web disséminées et parfois périmées. A vrai dire, l’expérience d’une recherche historique sur le web relève d’une sorte de déambulations dans un no man’s land d’un nouveau genre, fait de liens hypertexte sans suite et de pages web n’ayant pas poursuivit l’aventure au-delà de la technologie du HTML 2.0. A s’y méprendre, on se croirait dans l’espace, où des milliers d’objets provenant de satellites tombés en panne gravitent sans qu’il soit possible de les nettoyer. Or les Local Wiki permettent d’agréger et de donner une forme durable à ces informations qui sont échangées sur les réseaux sociaux avec une durée de vie extrêmement courte. Compilation de photos révélant les changements urbains, saisie de l’évolution lente d’une ville : le Local Wiki est tout ça à la fois, et se faisant, produit un renversement sur la représentation du temps et de ses effets sur Internet. Quand les réseaux sociaux se focalisent sur l’instantanée, qui devient un présent perpétuel, Local Wiki laisse la part belle au temps long.

 

 

A l’heure du dépassement des débats sur le web 2.0, la forme prise par « l’alchimie des multitudes » décrite par Francis Pisani et Dominique Piotet dans leur ouvrage « Comment le web change le monde » pourrait être celle-ci. Une plateforme collaborative ouverte, citoyenne, communautaire, locale mais connectée, avec chevillée au corps cette intuition que le web est un medium du changement social.

 

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