Auguste Comte & Lignes de codes

La formation à la programmation web est une des tendances majeures dans la Silicon-Valley : trouver un emploi ou sauver la planète, pour les gurus de la région, rien ne serait impossible pour qui maitrise ces nouvelles techniques.
Simple mode ou déclinaison californienne d’un phénomène historique ?  Basile Michardière vous propose un retour en arrière éclairant pour mieux analyser cette tendance et en pointer les limites.

Code Mania

Trouver un emploi, protéger l’environnement ou bien encore réduire les déficits publics, autant de défis auquel les gurus de la Silicon-Valley apportent une réponse unanime, l’apprentissage du code. L’heure est à l’enthousiasme le plus ébahi et les initiatives fleurissent de toutes parts. CodeForAmerica.com, par exemple, propose de rassembler développeurs et administration pour travailler ensemble à la modernisation du service publique. De la même manière, GirlsWhoCode.com, comme des centaines d’associations locales,  Hackerspaces en tête, explorent les manières dont la technologie pourraient apporter des solutions opérationnelles et à bas prix aux défis de la société américaine.

À cet emballement collectif s’est ajouté la grave pénurie d’ingénieurs dans la Silicon Valley: il n’en fallait pas plus pour voir ouvrir un marché de la formation aux techniques de développement. Les écoles spécialisées, comme DevBootCamp ou encore Code Academy, proposent en échange de quelques milliers de dollars une formation éclair, job-ready. Cependant, c’est évidemment surtout en ligne que l’on trouve la majorité de ces coding-school: le poids-lourd de l’e-Learning SkillsShare, CodeSchool.com, CodeRacer.com, TheCodePlayer et tant d’autres encore. Qu’importe le choix final, le discours est toujours le même: acquérir ces nouvelles techniques vous ouvriront des opportunités d’emploi nouvelles. 

Le projet Code.org, soutenu par les pontes de la Valley et dont la vidéo de promotion a été vu plus de 10 millions de fois, cristallise parfaitement ces fantasmes.

httpvh://www.youtube.com/watch?v=nKIu9yen5nc

1856 – 1960s – 2013 : La technologie sauvera le monde

Prendre du recul, sortir la tête du guidon – appelez cela comme ça vous chante, l’idée est là : la compréhension du présent passe souvent par l’étude du passé. Retour en arrière de 150 ans.

1856: Le français Auguste Compte publie Discours sur l’Esprit Positif et bouleverse les salons philosophiques parisiens avec une idée révolutionnaire -disruptive?- : seul le savoir scientifique peut permettre de changement du monde. La maitrise technologique, de la locomotive à vapeur au télégraphe, va permettre aux hommes d’être enfin maître de leur destin.

 1960s. L’équipement électroménager s’est bien installé dans les chaumières, le BAC C règne toujours sans partage et, tenez vous bien, dans 30 ans les voitures auront des ailes. Cela ne fait aucun doute, la technologie va sauver le monde.

2013: “Understanding technology and be able to control it is now as fundamental as being able to read and write”  

 Treehouse est une entreprise leader dans l’enseignement online 

httpvh://www.youtube.com/watch?v=ZUAg51kA42M

Que nous apprend l’Histoire ?

Simplement que la croyance dans une technologie messianique est récurrente tout au long de l’histoire moderne. Plus encore, on isole facilement les facteurs qui déterminent cette mélodie : une vague d’avancées scientifiques permet de concevoir et produire des objets nouveaux, s’en suit une période de croissance économique forte. L’horizon semble alors infini et les rêves les plus fous peuvent éclore.

Les avancées majeures au milieu du 19ème siècle, notamment la meilleure maitrise de l’acier et de la mécanique, ont permis une forte croissance en Europe et aux USA, dont les expositions universelles sont les meilleurs témoins. De la même manière, la fée électricité -une expression qui en dit long- permet, entre autre, la massification de produits d’équipement et inonde les inconscients avec la conviction que rien ne peut arrêter la marche vers un monde meilleur. Enfin, au tournant des années 2000, les découvertes dans les domaines de la micro-électronique autorisent entrepreneurs et grands groupes à écrire un monde sans frontière, connecté partout et tout le temps.

Des mécanismes scientifico-économiques identiques ont des conséquences similaires sur les consciences et croyances. Continuons ainsi notre jeu des parallèles historiques.

1865: les travaux de modernisation de Paris mené par le Baron Hausmmann commencent à peine et concentrent déjà tous les espoirs. La construction d’un système d’égouts efficace permettra d’assainir Paris, les hygiénistes en sont convaincus. Un siècle et demi plus tard, tous les experts s’accordent pour dire que la technologie est le premier levier d’une ville plus propre, que l’on pense au projet Smart City porté par les archanges de la Valley, de Bizstone à Zuckerberg. Décidemment, de Hausmann aux GreenTech, il n’y a toujours qu’un petit pas.

httpvh://www.youtube.com/watch?v=PlaJOE8yflo

À l’inverse, les travaux d’aménagement des boulevards entrepris par Haussmann avaient pour objectif inavoué de créer des avenues larges censées faciliter l’intervention de l’armée en cas de révolte du peuple parisien. L’urbanisme et la technologie (ici, l’utilisation de machine  nouvelles et des techniques de construction novatrices) au service d’un régime autoritaire ont fait scandale à l’époque. Vous y êtes ? N’observons-nous pas exactement la même critique avec les problématiques de cyber-surveillance actuelles ? Ne reprochons-nous pas à nos gouvernant de mettre en place des systèmes de surveillance sous le couvert de préoccupations administratives ? Georges Orwell likes this.

Moralité : la frénésie actuelle autour de l’apprentissage du code n’est rien de plus qu’une réaction mécanique au progrès technologique. Tout au long de l’Histoire, les avancées scientifiques ont crée des possibles nouveaux, favorisant les rêves les plus fous et les craintes les plus paranoïaques. La Code Mania à l’oeuvre dans la Silicon-Valley n’en est qu’une illustration parmi tant d’autres mais se singularise par sa large pénétration dans la conscience collective.

De fait, on observe à quelle vitesse et avec quelle efficacité la Silicon-Valley a transformé ce retour de la technologie en une idéologie tenace. Plus encore, ce “cyber-utopisme”, selon le mot de Evgeni Morozov, s’est rapidement muté en un business de la formation où la maitrise de la technologie s’échange contre plusieurs milliers de dollars et quelques semaines de formation.

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